Jack AREL

JE CHANTE MAGAZINE : Portrait et interview de Jack Arel



JE CHANTE MAGAZINE : Portrait et interview de Jack Arel
• Portrait et interview de Jack Arel, le compositeur de I’ll never leave you.

Voici d'abord une bio de Jack Arel :

Lorsqu’en 1967 il compose les chansons du film Les Jeunes Loups, Jack Arel est déjà dans le métier depuis une bonne dizaine d’années. Dans les années 50, après des études au Conservatoire (classe de percussions et d’harmonie), il se partage entre la composition et l’orchestre de Léo Clarens où, pour gagner sa vie, il tient la guitare ou le piano les fins de semaines. Il chante aussi un peu... « Et le lundi, je me remettais à faire mes petites chansons, à aller solliciter les auteurs... J’ai commencé à composer à l’époque où il y avait des directeurs artistiques dans les maisons de disques. Nous autres, auteurs ou compositeurs, nous frappions aux portes et nous étions reçus par les directeurs artistiques ou les artistes eux-mêmes. Il n’y avait que trois radios et deux télévisions... »

Une des première fois où le nom de Jack Arel apparaît sur une pochette de disques, c’est en 1959, sur le 45 tours Polydor d’un certain Stephen Bruce...
« Bruce est un Américain qui vivait à Paris, et lorsque je l’ai connu, il ne parlait pas un mot de français. Sur ce disque, il y avait une chanson écrite avec Jean-Claude Darnal : Bonjour monsieur Stephen... » De son vrai nom Bob Karcy, Stephen Bruce incitera Jack Arel à venir s’installer aux États-Unis où, ensemble, ils fondent une société spécialisée dans le jazz.
À New York, ce féru de jazz écume les clubs pour enregistrer des concerts. « Pendant cette période, j’ai eu la chance de rencontrer les plus grands jazzmen, j’ai connu des soirées formidables... Pour la vidéo, nous achetions des programmes — des documentaires mais surtout de la musique — que l’on revendait en Europe. Nos bureaux à New York se trouvaient sur la 32ème Rue, on avait un petit immeuble à nous... Mon associé a bien réussi. Moi, je me débrouillais à peine en anglais, je baragouinais... »
Durant son séjour aux États-Unis — une dizaine d’années, de 1988 à 1999 —, Jack a le temps de comprendre comment « fonctionnent » les Américains. « Aux États-Unis, un responsable de société peut vous recevoir cinq minutes. Si vous l’avez intéressé ou convaincu, il s’accroche. Et si le PDG ne vous reçoit pas, ce sera son bras droit qui le fera à sa place. Là-bas, ils sont attentifs et un peu à l’affût de tout... En France, vous n’arrivez à voir personne. »
Au début des années 60, ses chansons sont enregistrées par Jean-Claude Pascal, Dick Rivers, Eddy Mitchell, Richard Anthony, Tom Jones. Plus tard par Dalida, Florent Pagny... Sur un texte d’Yves Stéphane (auteur de L’amour c’est comme un jour), Jack Arel compose un très beau slow qu’enregistre Mouloudji en 1963 : L’amour, l’amour, l’amour.
Le succès de I’ll never leave you en 1968 lui ouvre les portes du cinéma et de la télévision où il signe de nombreux génériques (Trente millions d’amis, Auto-moto, Midi Première, Les Tiffins..).

Ahmet Ertegun, PDG d’Atlantic
Au début des années 70, Arel compose Melody Lady, une chanson que Sheila adapte sous le titre Mélancolie. « J’étais producteur de la version américaine enregistrée par Freddie Meyer qui était sortie chez Carrère. Entretemps, j’avais été en contact avec Ahmet Ertegun, le grand patron du label Atlantic, de passage à Paris. Ce n’était pas n’importe qui ! Par le biais d’une relation commune, il me reçoit en short dans son hôtel, au Plazza Athénée. Ertegun parle très bien français : “Oh, Jack ! Comment allez-vous ?” On n’a pas fait “affaire” sur ce coup-là, mais c’est pour vous dire que le grand patron d’un label aussi prestigieux prend le temps de vous recevoir... À Paris, je n’ai jamais pu avoir un rendez-vous avec le responsable du bureau d’Atlantic France...
J’ai eu le privilège de faire ce métier, avec des hauts et des bas, j’ai eu la chance d’en vivre (merci mon Dieu !). Mais aller faire le siège des gens ou les harceler au téléphone, je ne peux pas... Personnellement, je ne veux pas me dévaloriser en allant frapper aux portes comme je le faisais à l’âge de 20 ans. Ou bien je travaille avec des gens qui ont envie de travailler avec moi — qu’on essaie tout au moins —, autrement, ce n’est pas la peine...
Aujourd’hui, le métier est pris en main par quatre sociétés de disques — Universal, Warner, BMG-Sony et EMI — et le reste n’existe plus, à part quelques indépendants... Pour lancer un artiste, si vous n’êtes pas dans le sérail de TF1 et que vous arrivez avec votre petite production, on ne vous regarde et on ne vous écoute même pas ! »

Claude François
Sur « le métier », Arel ne manque pas d’anecdotes. En voici une sur Claude François. « J’adore les contacts et j’aime travailler directement avec les artistes. Un jour, je reçois un coup de fil de Nicole Damy, la secrétaire de Claude François :
— “Claude cherche des chansons et il aimerait bien que tu lui en présentes.” Bien entendu, je suis tout disposé, mais je pose la question qu’il ne fallait pas poser...
— “OK, alors je le vois quand ?”
— “Mais... il n’a pas le temps de te voir !”
— “Nicole, s’il ne peut pas me voir, il n’y a pas de chansons...”
— “Mais pour qui tu te prends ?”
— “Je me prends pour rien... mais j’ai besoin du contact ! De parler avec lui, de savoir un peu ce qu’il veut...”
— “Oui, mais il n’a pas le temps de te recevoir !”
— “Dans ce cas, il ne peut pas y avoir de chansons...” Voilà comment je fonctionne... »

Édith Piaf et Colette Renard
Jovial, volubile, Arel enchaîne les histoires du « métier ». « J’ai eu la chance de connaître Édith Piaf quelques années avant sa mort, Pierre Ribert, des Éditions Métropolitaines, me l’ayant présentée.
Je venais de composer une chanson pour laquelle je ne voyais que deux interprètes : Édith Piaf et Colette Renard. Ce soir-là, j’ai rendez-vous avec Colette Renard au Théâtre Grammont, où elle jouait Irma la Douce, et, un peu plus tard, avec Édith Piaf à l’Olympia. J’étais tout jeune, je démarrais. Dans les loges du théâtre Grammont, Colette Renard se maquille. Je me présente. Tout en continuant à se maquiller, et sans se retourner, elle me répond : “Oui, laissez la chanson sur la chaise, je sais lire la musique...” Je pose la chanson et je repars.
Direction l’Olympia. Les coulisses sont noires de monde, jusque devant la porte de la loge de Piaf. Tout le métier est là et je me dis : “Qu’est-ce que tu fous ici !” C’est alors que la porte s’ouvre et que le secrétaire de Piaf s’écrie : “Jack Arel...” Les gens se retournent et je me fraye un passage jusqu’à la loge. Piaf vient vers moi et me dit : “Je suis vraiment désolée, je vous ai effectivement donné rendez-vous ici, mais vous voyez le monde qu’il y a, je ne pourrai pas vous recevoir aujourd’hui... Revoyons-nous tranquillement à la maison.”
Voilà la différence entre l’une et l’autre... Édith m’avait dit à cette occasion : “Sans les chansons que vous, les auteurs et les compositeurs, nous faites, nous, les chanteurs, nous sommes morts !” Finalement, je n’ai pas donné de chansons à Édith Piaf, ça ne s’est pas fait, mais au niveau relationnel, ça a été une rencontre importante pour un jeune compositeur. Ce “relationnel” n’existe plus aujourd’hui.
D’abord, les chanteurs veulent tous écrire eux-mêmes leurs chansons. Ou bien ils veulent participer. Ils vous disent : “J’ai une idée”, sortent trois mots et veulent cosigner... Moi, je n’ai jamais cosigné avec un artiste. Je fais mon métier, on l’accepte ou pas. Mais aujourd’hui, on ne fait plus de chansons, on fait des affaires... »

Illustration sonore
Secteur peu connu de l’édition musicale, l’illustration sonore a permis à des compositeurs comme Paul Bonneau ou Roger Roger de se faire un nom. Un jour, Jack Arel reçoit une proposition du directeur des éditions Chappell.
« J’ai appelé Jean-Claude Petit qui démarrait dans la profession, en lui disant : “Ça va être un peu un laboratoire musical.” On fait un disque et il a un succès immédiat ! Dans la foulée, on en fait un deuxième et c’est ainsi que j’ai enregistré en tout onze albums de “Dance Music”... C’était à l’époque où je démarrais avec I’ll never leave you. À ce moment-là, il n’y avait pas une publicité sur Europe n° 1 ou sur RTL qui n’utilisait une de mes musiques... C’était de l’illustration sonore, ce que les Anglais appellent “Music Library”... Ces disques ont eu un succès considérable. On les entendait même sur les radios américaines car j’étais édité par Chappell, une maison d’édition mondiale.
J’avais commencé avec Jean-Claude Petit puis j’ai travaillé avec Pierre Dutour. Je faisais mes arrangements tout seul mais à l’époque, on écrivait tout et vu que je manque un peu de formation musicale, il me fallait quelqu’un pour l’écriture des orchestrations. Aujourd’hui, je fais tout à l’ordinateur.
Pour enregistrer ces disques, j’ai eu les meilleurs musiciens : Maurice Vander, Jean-Luc Ponty, des grands jazzmen... J’organisais et dirigeais les séances. Les musiciens de l’orchestre étaient payés par Chappell. On enregistrait chez Pathé Marconi à Boulogne où j’avais une équipe de preneurs de son hors pair. »
Pendant une dizaine d’années, Arel produit un disque par an. Petite précision : ces 33 tours ne sortaient pas dans le commerce mais étaient destinés aux professionnels qui s’en servaient pour illustrer des publicités ou des films... (1)
« Par la suite, tout le monde s’est mis à vouloir faire des disques d’illustration sonore mais ceux qui sont venus après moi proposaient gratuitement leurs bandes pour accéder à ce marché... C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’arrêter. »

Regain d’intéret
« Un jour, en 1998, je reçois un coup de fil de Londres : “Allô, Jack Arel ? Vous existez toujours ?... On vous cherche depuis six mois !” Le type, un Français vivant à Londres, était un producteur travaillant avec Zomba Music, un éditeur qui venait de racheter tout le catalogue “illustration sonore” de Chappell France. Il me dit que sa société a l’intention de produire un double CD chez Virgin avec une sélection des meilleures musiques de ce répertoire et précise : “Et il se trouve que la plupart des musiques sélectionnées... sont les vôtres !” Il m’invite à venir le voir.
À Londres, je suis présenté à deux jeunes gens qui ont cette réaction en me voyant : “Mais vous n’êtes pas si vieux que ça ! Monsieur, vous n’avez pas la notoriété que vous devriez avoir ! Les Français ne connaissent rien du tout...” Le soir-même, on m’invite dans un restaurant où un banc de Japonaises se précipitent sur moi pour que je leur dédicace des foulards ! On m’invite à la radio et à la télévision.
Les gens de Zomba m’expliquent : “On vient de commercialiser ces musiques parce qu’il y a un regain d’intérêt pour elles, un engouement qui touche le milieu des collectionneurs de disques. Dans les boutiques spécialisées à Londres, le prix de vos disques vinyle, quand on en trouve un, peut aller jusqu’à 2000 francs...” Zomba a donc sorti cette compilation qui s’est vendue à 35 000 exemplaires en huit jours. Par la suite, les deux producteurs se sont brouillés pour des problèmes de royalties, et il n’y a plus eu de suivi...
Il y a quatre ans, sur une compilation anglaise, “Talkin’ all that jazz”, je me suis retrouvé en compagnie d’Al Jarreau, Jill Scott, David Hall...
En France, Frédéric Leibovitz, qui vient de récupérer tout ce catalogue chez BMG, m’a appellé : “Jack, il faudrait qu’on fasse quelque chose avec ce répertoire...” Je lui ai répondu : “Putain ! Vous vous réveillez avec vingt ans de retard !”
Si je ne suis pas connu, je m’en fous ! Ce métier, je le fais avant tout pour moi. Je fais la musique que j’ai envie de faire. Et si j’arrive à placer quelque chose, tant mieux. Quand j’ai composé I’ll never leave you, j’ai été le premier à faire ce genre de musique américaine made in France. Moi, ce qui m’intéresse, c’est d’être le premier, d’être au départ de quelque chose. Si je dois suivre ce que font les autres, ça ne m’intéresse pas. »
Propos recueillis par Raoul Bellaïche
(1) Voir les rééditions publiées par le label Vadim Music : http://www.vadimmusic.com/index.ph
• « The French Legend of Library Music », double CD (et double LP) paru le 27 mai 2007 chez Koka Media / Vadim Music.
• Site Jack Arel : www.jackarel.com/

Scénarios
« J’ai toujours eu comme violon d’Ingres l’écriture de scénarios. J’en ai déjà écrits et je suis en ce moment sur deux ou trois projets importants que j’essaie de défendre... Ça m’amuse parce que je me lance dans un domaine qui n’est pas le mien et j’ai l’impression de redémarrer comme à 20 ans dans le métier de la chanson... Cest un challenge. J’ai aussi un projet de comédie musicale mais je ne sais pas si je la monterai en France... »

Cinéma et télévision
Après Les Jeunes Loups, Jack Arel a composé la musique de nombreux films français, notamment Le voleur de crimes de Nadine Trintignant (1969), Mont-Dragon de Jean Valère, avec Jacques Brel (1970), Le seuil du vide de Jean-François Davy (1971), La Baraka de Jean Valère, avec Roger Hanin (1982)... À la télévision, il a signé la musique des génériques de Midi Première (1969) et de 30 millions d’amis (1976), de séries TV comme Aux Frontières du possible (1971-1974), Docteur Caraïbes, avec Louis Velle (1973), Les Douze légionnaires de Bornard Borderie, avec Yves Vincent (1976), Les diamants du président de Claude Boissol, avec Michel Constantin (1977), Le temps des As de Claude Boissol, avec Bruno Pradal (1978) ainsi que plusieurs épisodes du Commissaire Moulin (1979-1982)...

La naissance mouvementée d'un tube...
Compositeur de la musique du film Les Jeunes Loups, Jack Arel raconte ici la naissance mouvementée de I’ll never leave you, slow du film et tube de l’année 1968... et, depuis, standard de Nicole Croisille alias Tuesday Jackson...

Devenu gérant de La Compagnie, société d’édition fondée par Hugues Aufray [voir Je chante n° 29], Norbert Saada prend contact avec moi et d’autres auteurs et compositeurs comme Guy Magenta (décédé peu après), José Bartel, Jean-Michel Rivat et Frank Thomas...
Nicole Croisille nous a vite rejoints. Elle venait de faire Un homme et une femme et elle était raide comme un passe-lacet... Car sa prestation dans le film, où elle chante en duo avec Pierre Barouh, était celle d’une choriste... Et plutôt que des royalties sur un film et une musique dont on ne soupçonnait pas la destinée, elle avait préféré toucher un cachet qui, faute de budget, n’était pas follichon...
Avec Guy Magenta et un jeune Libanais dont j’ai oublié le nom, nous commençons à faire des maquettes, Christian Chevallier se chargeant des arrangements. Très vite, Norbert se retrouve avec une vingtaine de titres en anglais. Nicole en enregistre quelques uns.
Un jour, Norbert m’annonce : « Marcel Carné cherche des musiques pour son prochain film et il vient nous voir cet après-midi... » On lui fait écouter toutes les musiques enregistrées et Carné choisit cinq titres : un de Guy Magenta (The Words), un autre dû à garçon qui se faisait appeler Cyril (Praying) et trois à moi dont Mary, Mary et Dawn comes alone, mais pas I’ll never leave you... car je ne l’avais pas encore composé !

« Il me faut le slow ! »
Avant de repartir, Carné demande à Norbert Saada : « C’est bon, mais il manque “le titre”, il me faut le slow... » Le lendemain, Norbert nous convoque tous : « Les enfants, vous vous démerdez, mais il me faut “le slow” ! » Je rentre chez moi, sans savoir quelle musique va en sortir... Mais il faut qu’il en sorte quelque chose ! Je m’enferme tout un après-midi, je coupe le téléphone et je « ponds » la musique de ce qui va être “le” slow du film Les Jeunes Loups...
Carné, qui se voulait proche de la jeunesse du moment, pensait aux... Beatles ou aux Rolling Stones pour la bande originale de son film !
Je fais écouter la bande à Norbert qui me prévient : « Le seul problème, c’est que je lui ai dit que tu étais Américain... » Car Saada, ne voulant pas contrarier Marcel Carné, lui avait affirmé que sa société n’employait que des Anglais et des Américains... Et voilà qu’arrive Carné. Au premier contact, il s’aperçoit de la supercherie : « Ah ! mais il est Français, le compositeur ! » Avec sa faconde de Juif tunisien, Norbert ne se laisse pas démonter : « Oui, mais il travaille comme les Américains ! »
On s’installe alors dans un petit bureau et je lui joue le thème de I’ll never leave you pendant une heure, sous toutes les formes musicales imaginables... « Formidable ! C’est exactement ce qu’il me faut. » Et c’est ce thème qu’il choisit pour la chanson principale du film dont, finalement, je compose presque toutes les musiques.
Et puis on entre en studio, à Europa-Sonor, rue de la Gaîté, avec Jean-Michel Pou-Dubois comme preneur de son. Norbert, comme à son habitude, avait « vendu sa salade » à Marcel Carné : « Vous savez, moi, je fais toutes mes séances en Angleterre. » « Et la chanteuse ? », s’inquiète le réalisateur. « Elle est Anglaise ! », réplique Saada. Carné insiste : « Bon. Alors, on part quand à Londres ? » Saada : « Bientôt, ne vous inquiétez pas ! »
Une fois Carné parti, Norbert nous annonce : « On va tout enregistrer à Paris ! On a tous les musiciens ici. »
Le jour de la séance d’enregistrement approche. Carné revient sur le sujet : « Vous m’aviez dit que l’on irait à Londres... » Saada : « Oui, mais en fait, ce sont les Anglais qui vont venir enregistrer ici ! La séance aura lieu dans la nuit. Venez demain au studio vers minuit... » Carné s’en va et Norbert nous avertit : « Il va venir à minuit mais on commencera à enregistrer dès neuf heures du matin. Quand il arrivera, tout sera fait, il ne verra ni les musiciens ni les chanteurs ! »

Un coup de poing dans le ventre
Studio Europa-Sonor, le lendemain. On lance le play-back de I’ll never leave you, Nicole chante et on prend tous un coup de poing dans le ventre... J’avais bien entendu déjà répété avec elle au piano, mais ce qu’elle a « donné » là, avec l’orchestration de Christian Chevallier, nous a tous laissés sur le carreau... Cela prenait une tout autre dimension.
En deux prises, la chanson principale était « en boîte ». On soufflait un peu quand, vers minuit, comme prévu, arrive Marcel Carné... Il pousse la porte du studio : « Ah ! J’étais sûr que vous alliez enregistrer avant mon arrivée ! » Depuis la console, Norbert lance la bande de I’ll never leave you. Réaction de Carné : « Mais c’est fantastique ! » Nicole vient alors vers moi : « Dis donc, ça fait vingt minutes que monsieur Carné est là et aucun d’entre vous n’a eu la délicatesse de me présenter à lui ! Si ça continue, je vais le faire moi-même ! » J’essaie de la calmer : « Surtout pas ! Écoute, il croit que tu es Anglaise... » Nicole : « Ah ! il croit que je suis Anglaise... » Elle se tourne vers lui : « Monsieur Carné, bonjour ! Je suis Nicole Croisille... »
Carné demande alors à repartir avec une copie de la chanson qu’il va tester dans toutes les discothèques de Paris, avec la réaction que vous imaginez...
Dernier problème : Nicole était en contrat avec les disques AZ. Lucien Morisse, à qui on a fait écouter I’ll never leave you, a cette réaction : « C’est formidable mais ça ne marchera jamais ! » On a donc sorti le disque chez Riviera, un label de Barclay.

« Avoir le Métier à ses pieds... »
Nous étions fin 1967. Arrive le Midem, en janvier 1968, où Nicole doit recevoir un prix pour Un homme et une femme. Et ce soir-là, en avant-première mondiale, elle chante aussi I’ll never leave you, le thème du prochain film de Marcel Carné. Quand elle eut fini sa chanson, j’ai eu « le métier » à mes pieds... Tout le monde se précipite vers vous, vous êtes sollicité de partout... Une heure après, nous étions en direct sur Europe n° 1, Carné à Paris, moi à Cannes, à parler du film et de la chanson de Nicole...
C’est à ce moment qu’est entré en jeu Léo Missir : « On ne peut pas utiliser le nom de Nicole Croisille puisqu’elle est sous contrat chez AZ... qui n’en a pas voulu. » Il a donc fallu trouver très rapidement un autre nom et c’est Nicole qui l’a trouvé. Le disque sort donc sous le pseudonyme de Tuesday Jackson avec, entre parenthèses, le nom de Nicole Croisille. Et c’est le succès que vous connaissez... Une autre chanson a pas mal marché : le jerk Mary, Mary par le groupe anglais The Krew. Frank Alamo en avait enregistré une très bonne adaptation sous le titre C’est ça la vie.
Finalement, la musique des Jeunes Loups a très bien marché — l’album est même sorti aux États-Unis —, beaucoup plus que le film qui, lui, s’est un peu « ramassé », mais Carné, reconnaissant, m’a recommandé à d’autres metteurs en scène. Ce film m’a véritablement propulsé dans le cinéma, comme compositeur. Ensuite, j’ai travaillé davantage pour la télévision, beaucoup de séries et de génériques d’émissions. À un moment, je travaillais avec Catherine Chaillet et je faisais presque tous ceux de TF 1 (30 millions d’amis, Les Tiffins...)
Propos recueillis par Raoul Bellaïche - septembre 2007

JE CHANTE septembre 2007 - Magazine N°1 nouvelle série : Numéro consacré à Nicole Croisille + Dossier spécial sur le film "Les Jeunes Loups" de Marcel Carné.
Magazine en vente uniquement par correspondance sur le Site www.jechantemagazine.com

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1.Posté par Delfe le 20/01/2009 11:45

Je suis très déçue que Nicole Croisille n'interprète pas plus souvent I’ll never leave you! lors de ces sepctacles . y a t-il une raison ! c'est bien dommage .

2.Posté par Martine CLEMENCEAU le 05/02/2009 14:47
Comment vas-tu ? Je t'embrasse très fort espèrant te revoir bientôt.
Tous mes voeux.
Martine.Clemenceau.